Cela fait un moment que je n’ai pas donné signe de vie, j’en suis navrée : pour couronner la découverte des poux philippins (dont je suis débarrassée, ouf !), mon ordinateur a rendu l’âme, et mes premiers dollars australiens m’auront servi à trouver un successeur à mon Packard Bell, avec qui j’avais partagé tant de nuits blanches, alors que je n’étais qu’une petite khâgneuse qui n’avait encore rien vu du monde.

Avant de continuer plus loin, j’aimerais vous remercier de m’avoir suivie pendant mon bénévolat aux Philippines. Vivre une telle expérience, c’est extraordinaire ; pouvoir la partager c’est encore mieux ! J’ai été très touchée par tous vos messages depuis que j’ai « achevé » ma mission, et je répondrai encore à toutes vos questions avec plaisir.

Vous le comprendrez bien vite, ce type de mission ne peut s’arrêter de manière aussi abrupte. Mon voyage m’a marquée, et un retour à la vie « normale » n’est plus vraiment possible maintenant pour moi. J’ai beaucoup changé, ma vision du monde s’est transformée elle-aussi et pas un jour ne passe sans que je ne songe à ma vie d’avant, aux Philippines.

Les premières semaines de ma nouvelle vie d’au pair sont passées bien vite. Depuis le temps que je voulais vivre cette expérience Au pair, j’y suis enfin… cela a des bons côtés, et des moins bons aussi, mais je présenterai tout cela de manière détaillée plus tard, quand j’aurai un peu plus de recul et aussi plus de choses à commenter.

Ce que je peux vous dire cependant, c’est que mon travail n’a rien, mais alors rien à voir avec ce que je faisais à l’orphelinat. Les filles sont adorables (vraiment, je ne pouvais pas espérer avoir des enfants plus adorables, j’ai l’impression d’être avec les petits cousins et cousines !), mais elles n’ont pas les mêmes besoins.

Je ne suis pas vraiment choquée ni surprise : les enfants et la famille sont tout ce qu’il y a de plus normal. Je revis cependant de manière inversée le choc des Philippines et chaque événement ici me rappelle la vie de l’orphelinat, à laquelle j’avais fini par m’habituer plus ou moins.

En donnant le bain aux enfants, je revois la petite Mery Joy (3 ans) jouer dehors avec l’eau avec son aînée April (6 ans), et se frotter avec du savon. En faisant les lessives des enfants, je me souviens que c’étaient eux qui blanchissaient eux-même leur linge, dès 5 heures le matin, avant de prendre le petit déjeuner et de partir pour l’école.

Je n’ai pas oublié mes vieux réflexes de France et je prends toujours des lingettes pour nettoyer les mains des enfants après les avoir laissés jouer au parc. Je ne laisse pas les enfants s’approcher du four ou des plaques de cuisson et hausse le ton quand ils courent trop près des routes.

Et puis je pense à mes petits orphelins qui grimpaient dans les arbres et tombaient parfois, allumaient des feux dans le village pour forger leurs épées, et prenaient le tricycle avec des inconnus pour aller mendier en ville.

Lorsque c’est l’heure de passer à table avec les enfants, je ne ressens pas le sentiment de communion qui existait à l’orphelinat dans la prière.

A l’orphelinat, chaque repas était une grâce. Je me souviendrai toujours des plus jeunes enfants qui n’avaient pas encore désappris la rue et qui venaient manger après moi mes os de viande, je me souviendrai de ces visages innocents qui rongeaient la pastèque jusqu’à l’écorce et de ceux qui m’avouaient que parfois ils n’aimaient pas vraiment, mais que jamais ils ne le diraient à leur maman d’accueil, pour ne pas la rendre triste, parce que c’était elle qui avait accepté de s’occuper d’eux alors que leurs parents biologiques les avaient abandonnés.

Et ceux qui avaient connu la faim avaient aussi appris à manger de tout, parce qu’il n’y aurait rien d’autre pour le repas, et parce que l’on se sait jamais à quoi ressemblera le lendemain.

La prière en anglais, tous la répétaient, peu la comprenaient vraiment, mais peu importe au fond, car la gratitude était partout, dans le regard jeté au plat et dont seulement quelques uns pourraient se resservir, dans le respect pour la Mama qui leur donnait tout son amour et tout son temps (tous se taisaient pour l’écouter lorsqu’elle prenait la parole), et dans ces chamailleries du soir qui n’existent qu’entre des frères et sœurs, sans que les enfants n’aient vraiment conscience de vivre ensemble quelque chose de vraiment très fort et unique.

Depuis que je suis au-pair, c’est ma propre enfance que je revis aussi un peu, car moi aussi j’avais mes jouets, bien plus qu’il n’en faut pour être heureux, et j’avais moi aussi ma famille et des repas préparés avec soin par ma maman (merci Maman), la lecture du soir de Papa (merci Papa), les disputes et les heures de jeux sans fin avec les petits frères et sœurs. Je ne dirai jamais aux enfants que je garde à Sydney qu’ils sont chanceux, parce qu’ils ne peuvent pas encore vraiment comprendre et qu’ils n’y peuvent rien de toute manière (je n’avais pas aimé non plus le sermon «quelle égoïste, pense aux petits enfants d’Afrique qui se régaleraient avec tes courgettes ! »). Mais que je suis chanceuse, je peux maintenant me le dire à moi-même, et si quelque part dans le monde des enfants ont faim, peut-être que j’y peux finalement quelque chose.

Je parle de deux mondes dont je suis témoin, et pourtant, je n’arrive pas à réaliser complètement que ces deux mondes existent en même temps, à quelques heures d’avion l’un de l’autre. Ce contraste m’est complètement incompréhensible. N’avions-nous pas un jour parlé de droits de l’Homme ? Je me souviens aussi, dans une vieille leçon d’éducation civique, avoir aussi parlé de « devoirs » du citoyen. Pourquoi alors la banalité de la pauvreté et de l’abandon, de la misère et de l’illettrisme, de la mendicité et de la peur, de la faim et du viol est-elle encore tolérée dans certaines parties du monde ?

Je me repose le problème cent fois dans ma tête et ne trouve ni explication, ni justification. Non, vraiment, rien ne pourra jamais justifier une telle tragédie humaine.

Pour ma part, j’ai honte.

Quel délire, quelle absurdité !

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