5/03/2017

Le réveil de Cassie sonne une fois, puis deux. Inutile de tenter de me rendormir cette fois. Il fait nuit encore mais l’air est encore frais. Je me lève, m’habille de mes vêtements de la veille et descends voir si la cuisine s’est déjà animée. Il n’y a personne. Le petit déjeuner, d’usage, est servi à 7 heures. Il me reste donc un plus de deux heures devant moi pour profiter du calme et de la brise.

Depuis quelques jours, on respire dans la loge de l’hôtel les parfums entêtants des jasmins. Je me laisse à paresser dans un sofa moelleux. C’est parfait. C’est la première fois depuis longtemps que je me retrouve enfin seule, avec moi-même. Je rêve encore un peu et maudis les moustiques qui s’agitent autour de moi. Tant pis. Bientôt le jour se lève, les amis aussi. Je charge mon sac de 5 litres d’eau, m’enduis de crème, et puis je pars avec un petit groupe pour les montagnes de l’Uluguru.

Je marche et je rêve, et je m’avance vers ces montagnes blanches de lumière. Nous traversons encore quelques quartiers, des bungalows, des petits commerces dispersés sur la terre rouge. Puis très vite, nous nous retrouvons au milieu de bâtisses immenses. Est-ce cela, l’Afrique ?

Nous commençons l’ascension vers les chutes d’eau, la température monte de plus en plus vite et la terre sèche est glissante sous nos pas. Nous n’avons pas beaucoup d’espaces à l’ombre pour nous abriter. C’est pourtant une très belle journée qui commence. Sur la route, nous croisons quelques petits commerçants qui vendent des fruits et des gâteaux. Je suis songeuse tandis que je les regarde faire de grand mouvements vers nous et nous appeler en swahili – Mzungu, mzungu. C’est comme ça que l’on appelle les étrangers. Devant moi, une camarade se demande à voix haute ce que nous pensons tout bas : comment font-ils, ces gens, pour vivre de ce commerce et l’effort en vaut vraiment la peine, car la route n’est pas tellement empruntée ? Plus loin, un local nous propose un jus de mangue dans deux gros bidons. Nous refusons, quoique l’idée réveille mes papilles un peu déshydratées et mon corps déjà fatigué par l’effort.

L’ascension est rythmée par quelques conversations de routine et les coups de klaxon des motocycles dévalant la montagne le moteur éteint. En un peu moins de trois heures, nous voilà déjà aux chutes d’eau et nous nous accordons une pause. Je mets un pied dans l’eau quelques minutes, je prends quelques photos et patiente en attendant le groupe. Ida, Max et moi décidons de continuer et de visiter les montagnes pendant que les autres redescendent. Le guide est un local, c’est celui-là même qui avait tenté de nous vendre des figurines africaines et des peintures quelques minutes plus tôt. Il s’appelle Hadj et ne parle pas anglais. Par chance, Ida se débrouille en swahili. Je l’écoute déchiffrer ce langage aux consonances exotiques. Elle nous explique qu’elle a passé quelques mois au Kenya et pris des cours de swahili au Danemark avant de partir. Nous continuons. Il n’y a que des locaux par ici, l’habitat est très dispersé, à proximité des chemins, et nous croisons des chèvres blanches ou noires, quelques enfants qui dévalent la montagne les bras chargés de fraises et des paysans dans les champs. Ils sont tous chaleureux, on sent que le passage des touristes est apprécié par ici. Hadj les connaît tous ; je crois qu’ils soupçonnent que nous lui payons un bon salaire pour nous accompagner.

Nous marchons rapidement – un peu trop à mon goût. Non pas que le rythme soutenu me soit physiquement pénible, mais surtout parce que les chemins sont très étroits, la pente abrupte sur ma droite et les terrains glissants. La végétation combat encore sur le sentier le passage des hommes, car je ne vois pas la terre sous mes pas. C’est une pensée qui me plaît, mais trop occupée à regarder où je marche (je me connais trop et n’ai aucune envie de finir assommée sous un palmier 20 mètres plus bas), je n’ai pas le temps de profiter des paysages. Alors je m’arrête, je marche lentement, je prends encore quelques photos de ces paysages changeants. Et les autres sont déjà loin et plus d’une fois je les perds de vue alors que le chemin se sépare en épingle.

Depuis un hameau de pierres rouges et aux colombages en bois et bambous, nous nous arrêtons pour contempler les montagnes et un barrages en prenant un peu d’eau. Parfois Hadj s’arrête pour nous faire goûter des fruits qu’il cueille dans les arbres sur la route et dont je ne connais pas le nom. En une heure, nous atteignons une vieille église. Deux petites filles jouent sur les marches, nous leur crions mmanbo – bonjour, et elles répondent quelque chose en swahili, que – comme souvent – je ne comprends pas. Une femme apparaît à l’ombre de la porte et nous fait signe d’entrer. C’est l’heure de la messe, il y a une dizaine de personnes présentes sur les bancs absorbés par le sermon du prêtre. J’aimerais comprendre ce qu’il dit. Il a une voix grave et parle avec de grands gestes, sans lire.

 

 

Au Amen, un homme à chemise bleu, au premier rang, se lève, et s’adresse à nous en me fixant. Il commence en swahili, reconnait mon malaise et passe à l’anglais rapidement. Il parle très bien, et nous accueille au nom du village. Il nous demande nos noms et d’où nous venons, et pour combien de temps nous sommes là. Il dit quelque chose en swahili, puis en anglais, « Feel like home ». L’audience nous regarde. Hasante sana – merci, nous répondons en cœur à ces mots de bienvenue. L’homme se rassoit et la cérémonie reprend. Le prêtre se retourne, l’église se met à chanter dans une étrange cacophonie de voies désaccordées et pourtant harmonieuses, une femme place un panier sur un tabouret en bois au cœur de ce qui correspond à l’autel. Un à un, les gens se lèvent pour donner quelques pièces. Charlotte, la seule à avoir de la monnaie, partage ses ressources avec nous et nous pouvons alors tous faire une offrande, sous le regard à peine déguisé des locaux trop curieux. Il y a encore une prière, puis un amen, puis le prête sort, suivi par le premier rang, puis le deuxième, et bientôt nous sommes tous dehors en arc de cercle face à l’église pour une dernière prière. Encore une fois, l’homme à la chemise bleue s’adresse à nous, et m’invite à photographier la scène. C’est une offre généreuse, car en Tanzanie, on a bien conscience de la valeur de son image et on ne se laisse pas photographier n’importe comment ni par n’importe qui.

Nous prenons congés de nos hôtes avec reconnaissance. “God bless you” – “Hasante sana”

Et nous repartons.

Longue semble la route qui doit nous amener à la prochaine étape. Il s’agit d’une sorte de refuge, un peu isolé, que l’on appelle ici le « Mornings Side ». Sur les murs d’une des portes, un sticker porte les mots : « Love, no hass ». Une dizaine de tentes sont ouvertes vers Morogoro ; c’est là que le soleil se couche. Peut-être qu’un jour nous viendrons passer la nuit ici, juste pour le paysage. Pendant qu’une Mama pèle des pommes de terre, une jeune femme enceinte prépare la mangue que Max a apportée, et nous la partageons, ainsi que l’orange, en quatre parts égales. Ida dit que si elle a une petite fille un jour, elle l’appellera Malinza, comme dans la chanson que son professeur de swahili lui avait apprise. Elle peine à se souvenir des paroles, alors elle fredonne un air, et les deux femmes dans un soupir de plaisir chantent en cœur les premiers vers. C’est joli. Cela me donne envie d’appeler ma fille Malinza, moi-aussi.

Nous devons chacun payer 2000 shillings pour être là. Je ne proteste pas (mais je n’en pense pas moins) et j’inscris mon nom sur le livre des visiteurs, comme les autres, tandis qu’un groupe d’étudiants de Zanzibar se presse autour de moi pour me prendre en photo avec eux. C’est un peu étrange, mais je suis flattée, alors je laisse faire. Ida a 29 ans, quoiqu’elle ne les parait pas, et elle a des tas d’histoires à raconter, son travail dans une mine d’or en Australie, son voyage au Kenya, son séjour à l’ambassade au Bangladesh et son retour anticipé au Danemark suite à l’exécution d’otages italiens qui travaillaient avec elle. Ça me fait froid dans le dos, je suis terrorisée et pendant quelques instants l’idée me prends de monter dans le premier avion pour la France. Je regarde les montagnes rouges et les palmiers au loin et les buissons secs, et je me dis que n’importe quand, ce pourrait être moi, la captive, et ça me fait peur. Puis je repense à Paris, à Nice, à Berlin, à Istanbul, et je retombe dans de sombres rêveries teintées d’un amer sentiment d’impuissance.

Nous arrivons à Morogoro vers 15h, je suis à l’hôtel une demie heure plus tard. L’eau froide me semble douce sur la chair en sueur et mes cuisses tremblantes. Je m’allonge, ouvre un livre et m’endors.

 

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